[comgarr] In Memoriam... Que ces infortunés compatriotes reposent en paix et que justice leur soit rendue

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Mar 24 Oct 14:12:35 EDT 2006


In Memoriam... Que ces infortunés compatriotes reposent en paix et que
justice leur soit rendue

(Texte de Rachelle Charlier Doucet, Canada, 18 janvier 2006.)

A l’inititative de l’Eglise Catholique en Haiti, ce matin, à l’Eglise du
Sacré Coeur de Turgeau, a été célébrée une messe pour le repos de l’âme de
nos compatriotes morts dans des conditions affreuses en République
dominicaine, la semaine dernière, dans les parages de Navarrete.
Je voudrais m’associer à la peine de leurs familles, mais voilà, ils n’ont
pas de famille.  Je voudrais recommander leur âme à Dieu, mais voilà, ils
n’ont pas d’âme.  Pas d’âme, pas de nom, pas de papiers, pas de pays, pas
de gouvernement. Chyen san mèt. Citoyens de nulle part, honteusement
abandonnés à leur sort par la société et les autorités haïtiennes.
Indignation, colère, honte, tristesse, désarroi, culpabilité. Ces morts
m’interpellent, mais, je ne suis pas poète, et je ne sais comment habiller
de mots ces sentiments qui s’agitent en moi. Comment ont-ils pu, ces
trafiquants?  Et comment avons-nous pu, par notre indifférence collective,
nous faire complices de cette traite négrière? Le gouvernement dominicain
s’est empressé de présenter ses condoléances. Mais le gouvernement
haïtien, comment ose-t-il se réfugier dans le silence? Un silence tout
simplement inqualifiable. N’aurait-il pas de devoirs envers les citoyens
de ce pays?  Messieurs, vous n’avez pas encore remis votre tablier, que je
sache.

Ces corps alignés sur le sol, la plupart jeunes et robustes, figés dans
des postures témoignant des affres de leur agonie, sont un appel à chacun
de nous. Un appel et une accusation. Comment, en tant que société,
pouvons-nous accepter que nos concitoyens soient maltraités, méprisés, que
leur droits soient violés, jour après jour?  Bien sûr, nous versons des
larmes et nous réagissons chaque fois que les nouvelles font écho des
mauvais traitements dont sont victimes nos compatriotes en terre
étrangère. Très bien. Mais en tant que société, nous ne pouvons plus
longtemps fermer les yeux sur les causes structurelles profondes de ces
tragédies.  Nous ne pouvons plus longtemps faire la sourde oreille aux
cris de ces migrants, réfugiés, rapatriés, et ignorer les appels des
organisations, haïtiennes et étrangères, qui oeuvrent en leur faveur.

Mon propos n’est pas de faire une analyse froide et objective de la
situation. D’autres, activistes et spécialistes de ces questions s’en
chargeront.  Je voudrais plutôt présenter un hommage à ces victimes
anonymes et exprimer mes sincères condoléances à leurs familles non
identifiées.

Victimes anonymes.  Pas tout à fait pour moi. Je me souviens de toi,
Joseph Gérilus.  Mon Dieu, j’espère que tu ne fais pas partie de la pile
de cadavres.  Je t’ai rencontré en juin dernier, sur cette même route de
Navarrete, -la “línea noroeste”-  comme ils disent là-bas, les
Dominicains. Je me rendais sur le terrain, à Hatillo Palma, pour essayer
de comprendre les circonstances et les raisons profondes de la récente
vague de violence qui avait embrasé cette localité et donné lieu à des
déportations massives d’Haïtiens.  Toi, tu venais de San Franciso de
Macoris et tu te rendais à Jaibón. Le taptap dominicain était bondé,
pourtant, une place était boudée par les passagers: le siège à côté de
toi, Joseph Gérilus. Parce qu’il suffisait d’un regard pour t’identifier
comme travaileur agricole haïtien. Tu étais noir, donc laid et sot,
haitiano negro y feo y tonto, et l’odeur des champs et du fumier
imprégnait tes vêtements misérables.  Je me suis assise à tes côtés,
Joseph Gérilus, et au bout de quelques minutes, j’ai pu prendre la mesure
du drame que toi et tes camarades, vous vivez au quotidien en terrre
dominicaine.  Tu venais de Maïssade. Tu avais laissé femme et enfants en
Haïti.  Tu n’avais que quatre mois “nan panyòl”.  Et pourtant, par
auto-défense, tu as préféré me parler dans un espagnol “haitianado” qui
trahissait tes origines dès le premier mot. Pour survivre, il te fallait
aller d’une “finca” à une autre. Maintenant, la glace était rompue, nous
parlions en créole. Mais tout en répondant, tu étais tendu, les yeux rivés
sur la route, paupières à demi fermées, comme pour mieux voir. Et j’ai
compris l’énormité des défis que tu devais relever pour survivre. Un début
de cataracte voilait tes yeux, il est vrai, mais le plus grave, c’est que
tu ne savais pas lire. Alors comment t’orienter, ne connaissant pas
l’espagnol, ne sachant pas lire, sans repères, sans appui, dans un pays
nouveau, différent, souvent hostile? Comment arriver à gagner dignement
ton pain quotidien?  Joseph Gérilus, en quelques minutes, tu m’as appris
beaucoup de choses et tu m’as expliqué par ton exemple ce que veut dire
l’expression “l’énergie du désespoir”.  Joseph Gérilus, j’espère de tout
coeur que tu ne fais pas partie de la pile de cadavres.

Vous non plus, Donatien, Edris, Pierre, David, Joel, Guito, Boni,
Francique, Cléophat, j’espère que vous ne faites pas partie des victimes
des violences contre les Haïtiens qui ont eu lieu au cours de l’année
2005, là-bas, en Dominicanie. Vous, vous étiez des travailleurs de la
construction. Vous aviez entre 22 et 26 ans, vous veniez de Bainet,
Pignon, Ranquitte. Vous avez fait le voyage parce que “lakay pa bon” mais
vous rêviez tous de retourner chez vous, avec un petit quelque chose pour
fonder une famille. Vous vous souvenez, c’était un dimanche d’avril, vous
avez accepté de répondre à mes questions et de partager avec moi des pans
de votre vie, faite de sacrifice, de courage, d’humiliations, d’endurance,
mais aussi, parfois, de solidarité et très rarement, de joie.

Vous non, plus, Edmond et Jean, qui avez brièvement partagé vos
tribulations d’étudiants avec moi, j’espère que vous ne faites pas partie
des victimes des récents actes de violence, là-bas, en Dominicanie. Vous
vous souvenez, combien vous et moi, nous nous sentions indignés et
impuissants, face aux images dégradantes d’Haïti présentées à Santo
Domingo, dans cette fameuse exposition “La Terre Vue du Ciel”.

Je sais. Il n’est pas convenable de continuer la liste.  Demain, je
parlerai le langage du politiquement correct, le langage du rapprochement
entre les deux peuples de cette île sans nom. Mais aujourd’hui, c’est jour
de deuil.  Je veux crier ma peine et ma révolte. Je veux avouer ma honte.
Je veux réclamer justice pour les victimes et exiger que les coupables
soient sévèrement punis.  Et surtout, je veux rappeler au gouvernement et
à l’Etat haïtiens leurs obligations constitutionnelles de veiller au
respect des droits et de la dignité de tous les citoyens de la République
d’Haïti.

Que ces infortunés compatriotes reposent en paix. Et que justice leur soit
rendue. (Fin de texte, Rachelle Charlier Doucet 18-01-06)




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